Ils partent par centaines, entassés dans des camions qui remontent vers le sud. Depuis le Grand Kasaï et le Grand Bandundu, des familles entières prennent la route de Lubumbashi et de Kolwezi. Certains rejoignent un mari, d'autres cherchent du travail, d'autres encore vont étudier. Mais derrière la diversité des motifs se dessine un mouvement de fond : des villages se vident, et rien n'indique que le phénomène ralentisse.

L'essentiel

  • Des habitants du Grand Kasaï et du Grand Bandundu migrent vers le Haut-Katanga et le Lualaba
  • Mbuji-Mayi est le point de passage obligé des convois
  • Les motifs : famine, effondrement de l'économie du diamant, regroupement familial, études
  • Des véhicules transportent plus de cent personnes, certains voyageant sur les toits
  • Selon des témoignages, près d'une dizaine de villages se vident dans la zone de Lufira

« La souffrance dépasse les limites »

Madeleine Nzeba, mère de six enfants, a quitté Tshitolo, dans son territoire natal de Katanda, pour rejoindre son mari à Lubumbashi. Elle décrit une vie devenue impossible : la faim, l'impossibilité d'habiller les enfants, et le vol des récoltes qui rend le travail des champs inutile.

« Dans le Haut-Katanga, si tu as un peu d'argent, tu peux te débrouiller et manger avec les enfants. Ce n'est pas le cas ici. »

Madeleine Nzeba, en route pour Lubumbashi

Un autre voyageur, ancien creuseur, résume l'épuisement de la ressource qui faisait vivre sa région : il travaillait dans les mines de diamant, il n'y trouve plus rien. Son départ n'est pas définitif dans son esprit — si l'entreprise échoue à Lubumbashi, dit-il, il rentrera.

Antho Ngalula, venue de Lufira, décrit un mouvement qui dépasse les trajectoires individuelles.

« Notre village est resté vide. Près de dix villages se vident. Tous partent dans le Haut-Katanga. Les jeunes partent, les femmes et les enfants. »

Antho Ngalula, originaire de Lufira

Tous ne fuient pas la misère. Nsuanansuana, jeune étudiant venu de Kikwit, part poursuivre ses études à Lubumbashi, où son grand frère l'attend et le prendra en charge. Le Katanga attire aussi par ses universités et ses perspectives.

Pourquoi le Kasaï se vide

Pour comprendre ce départ, il faut regarder ce qui s'est effondré. Le Grand Kasaï a vécu pendant des décennies d'une seule ressource : le diamant. Et cette économie s'est éteinte.

80 %du diamant industriel mondial fourni par la MIBA en 1963
40 000travailleurs et leurs familles en vivaient dans les années 1980
~2 400employés aujourd'hui, impayés depuis plusieurs mois

La Société minière de Bakwanga, autour de laquelle Mbuji-Mayi s'est littéralement construite, ne produit plus que quelques dizaines de milliers de carats par an. Dans son rapport de 2026, la Banque mondiale la classe parmi les entreprises publiques les plus fragiles du pays. Les promesses répétées de relance ne se sont pas concrétisées, et les travailleurs accumulent des mois d'arriérés de salaire.

L'exploitation artisanale, qui avait pris le relais pour des dizaines de milliers de personnes, s'épuise à son tour — comme le dit ce voyageur : « il n'y a plus des minerais ».

Une ville qui ne se nourrit pas elle-même. Le second facteur est alimentaire. Troisième ville du pays avec environ trois millions d'habitants, Mbuji-Mayi ne dispose quasiment pas de production agricole locale : elle dépend des provinces voisines pour se nourrir, dans un enclavement qui renchérit tout. Les organisations humanitaires y relèvent des taux de malnutrition aiguë supérieurs au seuil d'alerte. Quand une région ne produit ni minerai rentable ni nourriture, la migration cesse d'être un choix.

S'y ajoute enfin l'insécurité rurale évoquée par Madeleine Nzeba : cultiver sans pouvoir protéger sa récolte décourage jusqu'à ceux qui restent.

Pourquoi le Katanga attire

À l'autre bout de la route, le Haut-Katanga et le Lualaba vivent une tout autre séquence. Le cuivre et le cobalt, portés par la demande mondiale liée aux batteries et à l'électrification, y soutiennent une activité qui irrigue toute l'économie locale : mines industrielles, sous-traitance, transport, commerce, construction, services.

Cette asymétrie explique tout. Un même pays, deux provinces minières, deux destins opposés : l'une dont la rente s'est éteinte, l'autre dont la rente s'est renforcée. Ce que traduit cet exode, c'est moins la pauvreté du Kasaï que l'écart devenu insoutenable entre les deux.

Un voyage à haut risque

La logistique de cette migration tient à un mécanisme simple. Pendant la saison sèche, des véhicules privés partis de Lubumbashi et de Kolwezi acheminent des produits manufacturés vers Mbuji-Mayi et Ngandajika. Plutôt que de repartir à vide, ils chargent au retour des passagers venus du Grand Bandundu et du Grand Kasaï. Mbuji-Mayi est ainsi devenue le point de passage obligé de ces convois.

Les conditions du trajet, elles, relèvent de la débrouille la plus périlleuse :

  • Plus de cent personnes à bord d'un même véhicule, femmes et enfants compris
  • Des hommes et des adolescents voyageant sur les toits des camions
  • Des centaines de kilomètres sur des axes routiers dégradés
  • Aucune alternative de transport public sécurisé sur ces liaisons

Ces trajets s'effectuent hors de tout cadre réglementaire de transport de personnes. Un seul accident sur ces axes suffirait à transformer un convoi en catastrophe.

Une histoire qui n'est pas neuve

Les migrations kasaïennes vers le Katanga ne datent pas d'aujourd'hui. Dès l'époque coloniale, l'industrie minière du Katanga recrutait massivement de la main-d'œuvre au Kasaï, créant des communautés installées de longue date à Lubumbashi et dans les cités minières. Cette histoire commune a aussi connu ses ruptures violentes, au début des années 1990, lorsque des dizaines de milliers de Kasaïens furent contraints de quitter le Katanga.

Le mouvement actuel s'inscrit dans un tout autre contexte — celui d'une migration économique interne, dans un pays où la libre circulation est un droit constitutionnel. Mais il rappelle qu'entre ces deux espaces, les liens sont anciens, et la mémoire vive.

Ce qui pourrait inverser la tendance

Plusieurs pistes sont régulièrement évoquées pour retenir les populations dans le Grand Kasaï :

  • La relance de la MIBA, promise de longue date, dont dépend directement l'économie de Mbuji-Mayi
  • La diversification vers le cuivre : des indices ont été localisés dans le Grand Kasaï, notamment à Katende et dans le territoire de Kabeya Kamuanga, mais la rentabilité de leur exploitation reste à démontrer
  • L'agriculture, seule réponse durable à la dépendance alimentaire — à condition que les récoltes puissent être protégées
  • Le désenclavement routier : des travaux ont été engagés sur les axes de la région et dans la ville de Mbuji-Mayi, où plusieurs dizaines de kilomètres de voirie ont été asphaltés

En attendant, les camions continuent de partir. Et derrière chaque départ, il y a un village un peu plus vide.

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