Dans le grand chantier de la révision constitutionnelle ouvert par l'Union Sacrée de la Nation, chaque composante de la majorité présidentielle dépose désormais ses cartes sur la table. Ce sont celles de l'Alliance des Forces Démocratiques du Congo et Alliés (AFDC-A), qui viennent d'être révélées à travers un mémorandum formel remis au Secrétaire permanent de l'USN. Six propositions, toutes structurelles, toutes radicales, qui dessinent en filigrane une vision profondément récentralisatrice de l'État congolais.
Des gouverneurs nommés, non plus élus
La première proposition est peut-être la plus symboliquement lourde. L'AFDC-A veut que les gouverneurs de province soient nommés par le Président de la République et non plus élus par les assemblées provinciales, comme le prévoit l'actuel article 198 de la Constitution. Mais il y a plus : la plateforme propose que ces gouverneurs ne soient pas originaires des provinces qu'ils administreront. Une double rupture avec le modèle de décentralisation consacré en 2006.
L'argument avancé est celui de la stabilité : les crises de gouvernance répétées dans certaines provinces, les motions de censure à répétition, les blocages institutionnels entre gouverneurs et assemblées, justifieraient selon eux une telle réforme. Leurs détracteurs y verront au contraire une recentralisation du pouvoir éxecutif au sommet de l'État, vidée de sa substance démocratique locale.
La rétrocession aux provinces coupée de moitié
Le deuxième point touche directement aux finances publiques et au pacte fiscal entre l'État central et les entités décentralisées. L'AFDC-A estime que la rétrocession de 40 % des recettes nationales aux provinces, inscrite dans la Constitution, est aujourd'hui un objectif inaccessible. Depuis 2006, cet engagement n'a jamais été pleinement honoré par aucun gouvernement.
La solution proposée : centraliser l'ensemble des recettes à Kinshasa, réduire la part rétroà cedée à 20 %, et la redistribuer selon un principe de solidarité nationale entre toutes les provinces, indépendamment de là où les recettes ont été générées. Un glissement majeur par rapport au système actuel, qui attribue aux provinces une part des recettes collectées sur leur territoire.
Fin de la Caisse nationale de péréquation
Dans la même veine, l'AFDC-A propose la suppression pure et simple de la Caisse nationale de péréquation, mécanisme créé pour réduire les inégalités de développement entre provinces. Jugée inadaptée au système de décentralisation en vigueur et peu efficace dans son fonctionnement concret, la Caisse verrait ses ressources intégrées dans le nouveau mécanisme de redistribution. Une rationalisation budgétaire, selon ses partisans. Un affaiblissement supplémentaire de l'autonomie provinciale, selon ses détracteurs.
Un régime présidentiel plein et entier
Sur le plan institutionnel, l'AFDC-A diagnostique des incohérences dans le fonctionnement actuel des institutions — une référence implicite aux tensions récurrentes entre la Présidence et le gouvernement, ou entre l'exécutif et le législatif. La solution proposée est celle d'une clarification du régime politique, avec un renforcement marqué des prérogatives présidentielles dans un système qui se voudrait clairement présidentiel.
La Constitution de 2006 a institué un régime semi-présidentiel à l'ambiguité revendiquée. Cette proposition viserait à lever cette ambiguité en faveur du chef de l'État. Une orientation qui ne manquera pas de susciter des résistances au sein même de la majorité, notamment chez ceux qui voient dans le Premier ministre une garantie d'équilibre des pouvoirs.
Élection au second degré : les exemples sud-africain et togolais
La cinquième proposition est peut-être la plus inattendue : l'AFDC-A suggère que le Président de la République soit élu au second degré, c'est-à-dire non plus au suffrage universel direct, mais par les parlementaires. Elle cite en exemple l'Afrique du Sud, où le président est élu par l'Assemblée nationale, ainsi que le Togo depuis la réforme constitutionnelle de 2024.
L'argument avancé : réduire les contestations électorales et améliorer la transparence du scrutin. La réalité politique est plus nuancée : un tel système transformerait radicalement les rapports de force à l'Assemblée nationale et au Sénat, faisant des élus nationaux les arbitres ultimes du pouvoir présidentiel. L'opposition, qui refuse déjà toute révision constitutionnelle, a qualifié cette proposition de recul démocratique.
Sept ans pour gouverner
Enfin, l'AFDC-A plaide pour un allongement du mandat présidentiel de cinq à sept ans. L'argument est celui du temps long : un mandat quinquennal serait trop court pour permettre au chef de l'État de déployer pleinement son programme dans un pays aussi vaste et complexe que la RDC, soumis à des pressions électorales permanentes dès la troisième année.
Cette proposition a déjà été formulée dans d'autres contextes politiques africains, généralement dans le cadre de transitions ou de réformes constitutionnelles pilotees par les majorités au pouvoir. Elle soulève en RDC une question fondamentale : un allongement du mandat sans référendum populaire serait-il légitime ?
Un mémorandum dans un contexte de bras de fer
Ces six propositions s'inscrivent dans un contexte politique particulièrement tendu. L'Union Sacrée de la Nation a annoncé le 20 avril 2026 le lancement d'un processus de collecte de propositions en vue d'une éventuelle révision de la Constitution du 18 février 2006, invitant les partis politiques, la société civile et les citoyens à soumettre leurs contributions. Selon le communiqué signé par le Secrétaire permanent André Mbata, une commission technique devait ensuite évaluer les propositions reçues afin de produire un rapport transmis au président Tshisekedi.
Dans une déclaration commune rendue publique le 18 mai 2026, les groupes parlementaires de l'AFDC-A avaient déjà officiellement apporté leur soutien au projet de révision constitutionnelle tout en évoquant ouvertement un report des élections générales de 2028.
Pour certains observateurs, en déplaçant le curseur du militaire vers le politique, l'AFDC-A participe à la recomposition en coulisses des alliances au sein de l'Union Sacrée, chaque force politique évaluant le rapport coût-bénéfice d'un soutien à une éventuelle révision constitutionnelle dans la perspective des joutes électorales à venir.
De son côté, l'opposition reste vent debout. La Constitution du 18 février 2006, qui fête ses 20 ans cette année, continue de diviser la classe politique congolaise : si les membres de l'Union Sacrée optent pour sa révision, ceux de l'opposition y sont résolument opposés.





