Il ne mâche pas ses mots. Denis Kadima Kazadi, président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), a accordé un entretien rare et sans détour. À deux ans des élections générales de 2028, son message est clair : la RDC court un risque sérieux de dérapage électoral. Non par manque de volonté. Mais par manque d'argent.

« Le glissement n'est pas dans mon vocabulaire »

La question brûle les lèvres. Plusieurs voix de la majorité évoquent ouvertement un report des élections de 2028. Denis Kadima, lui, refuse ce mot.

« Je n'ai jamais voulu avoir dans mon vocabulaire le mot glissement », tranche-t-il. Il reconnaît que la feuille de route électorale accuse du retard. Plusieurs opérations prévues n'ont pas été lancées. Pourtant, il reste convaincu qu'il est encore possible de rattraper le calendrier.

Sa conclusion est sans appel : « Le Congolais veut des élections. Le Congolais n'acceptera pas que des élus restent au pouvoir au-delà de leur mandat. »

Le piège des dettes de 2023

17 millions sur 19 partis pour rembourser

Le chiffre est édifiant. En 2025, la CENI a reçu 19 millions de dollars pour ses opérations électorales. Sur cette somme, 17 millions ont servi à rembourser des dettes contractées lors des élections générales de 2023.

Autrement dit, il ne restait que 2 millions pour préparer 2028. C'est peu. C'est même insuffisant pour lancer les moindres préparatifs sérieux.

Par ailleurs, plusieurs créances du cycle 2023 restent encore impayées. Les fournisseurs et prestataires attendent. La CENI navigue à vue.

Un incendie révélateur

En novembre 2025, les entrepôts de la CENI à Kinshasa ont pris feu. Denis Kadima pointe directement la cause : le manque de moyens pour entretenir les installations, notamment les systèmes de climatisation. Un incendie que l'argent aurait pu éviter.

Ce détail illustre mieux que tout discours l'état réel de la centrale électorale congolaise. Sans financement régulier, c'est le matériel électoral lui-même — machines à voter, matériels d'impression, équipements logistiques — qui se dégrade.

Les élections locales : toujours en attente

Un calendrier publié, des candidatures ouvertes, puis rien

Les élections des bourgmestres, maires et leurs adjoints n'ont toujours pas eu lieu. La CENI avait pourtant publié un calendrier et ouvert le dépôt des candidatures. Tout était prêt techniquement.

Cependant, le gouvernement a invoqué des contraintes budgétaires pour bloquer le processus. Denis Kadima est direct sur ce point : le problème n'est pas technique. La CENI est prête. C'est l'argent qui manque. Dès que les fonds seront disponibles, les élections locales pourront se tenir.

Réformes : listes bloquées et zébrées pour les femmes

Un système électoral à repenser de fond en comble

Denis Kadima place la réforme du système électoral en tête de ses priorités. Pour lui, le système actuel présente deux défauts majeurs.

D'abord, il ne garantit pas une représentation optimale des citoyens. Ensuite, il favorise la multiplication de regroupements politiques issus des mêmes formations, ce qui fragmente le paysage politique sans le représenter fidèlement.

Sa solution : introduire des listes bloquées et zébrées. Ce système alternerait hommes et femmes sur les listes électorales. Il renforcerait ainsi la représentation féminine dans les institutions. Il résoudrait également certaines controverses autour des suppléances et des candidatures multiples.

La guerre, l'Ebola et le référendum

Des pressions qui pèsent sur le budget

Denis Kadima comprend la situation. La guerre dans l'est du pays, les crises sécuritaires et les urgences sanitaires — notamment l'épidémie d'Ebola — absorbent une part croissante des ressources de l'État. Il ne le nie pas.

Toutefois, il insiste sur une réalité incontournable : plus on attend, plus les élections coûtent cher. Commencer les préparatifs maintenant, c'est éviter un retard irréversible dans un an.

Référendum : prêts techniquement, pas politiquement

Sur le débat autour d'un éventuel référendum constitutionnel, Denis Kadima est précis. La Constitution confie à la CENI la responsabilité d'organiser aussi bien les élections que les référendums.

Sur le plan technique, la CENI est prête. Il estime même qu'un référendum est plus simple à organiser qu'une élection générale. Néanmoins, il rappelle fermement que la décision appartient au seul pouvoir politique — pas à lui.

Un cycle électoral permanent, pas un événement ponctuel

En définitive, Denis Kadima plaide pour un changement de mentalité. Les élections ne doivent plus être vécues comme un événement qui surgit tous les cinq ans et surprend tout le monde.

Au contraire, elles doivent s'inscrire dans un cycle électoral permanent. L'État, les institutions, les partenaires financiers — tous doivent anticiper, budgéter et préparer en continu. C'est la seule façon d'éviter les retards, les surcoûts et les crises de légitimité qui minent la démocratie congolaise depuis des décennies.

La leçon des élections de 2023 est là. Il reste à savoir si elle sera retenue avant 2028.