Elle est arrivée les mains pleines et les yeux ouverts. Ce dimanche, la commissaire européenne à l'Égalité, à la Protection et à la Gestion des crises, Hadja Lahbib, a foullé le sol de Bunia, chef-lieu de l'Ituri dans le nord-est de la République démocratique du Congo. Dans ses bagages : une enveloppe supplémentaire de 5 millions d'euros de l'Union européenne pour renforcer les centres régionaux de diagnostic Ebola dans les provinces les plus touchées.
Sa visite sur le terrain tombe à un moment critique. Le rapport de situation publié ce 7 juin 2026 par l'Institut National de Santé Publique (INSP) dressé un tableau alarmant de l'épidémie.
Le tableau épidémiologique au 6 juin 2026
Les chiffres officiels de l'INSP
Selon le rapport officiel de l'INSP, trois provinces sont touchées : l'Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Sur les 104 zones de santé que compte l'est de la RDC, 25 sont affectées. En Ituri seule, 17 des 36 zones de santé de la province sont touchées.
Les indicateurs épidémiologiques clés au 6 juin 2026 sont les suivants :
- 515 cas confirmés cumulatifs
- 91 décès cumulés parmi les cas confirmés
- 283 patients en isolement ou hospitalisation
- 12 guéris cumulés
- 27 nouveaux cas confirmés dans les dernières 24 heures
- Létalité globale : 17,7%
Les foyers actifs au Nord et Sud-Kivu
Dans les Kivu, plusieurs foyers actifs sont recensés. Katwa est le plus affecté avec 11 cas confirmés et 8 décès. Viennent ensuite Béni (5 cas, 3 décès), Miti-Murhesa (3 cas, 1 décès), Butembo (4 cas, 2 décès) et Oicha (2 cas, 2 décès). Kalunguta enregistre 1 cas et 1 décès. Goma et Kyondo comptent chacune 1 cas confirmé sans décès à ce stade. Par ailleurs, 3 patients ont été déclarés guéris : deux à Bunia et un à Katwa.
« Une guerre dans la guerre »
Les mots de la commissaire
« Je ne viens pas les mains vides, je viens avec 5 millions d'euros supplémentaires pour créer des centres régionaux de diagnostic dans les provinces les plus touchées pour des tests plus rapides et plus fiables », a déclaré Mme Hadja Lahbib depuis Bunia.
Sa formule pour décrire la situation est saisissante. Elle a qualifié l'épidémie de « guerre dans la guerre ». Une formule qui dit tout. L'Ituri est déjà déchiré par les attaques des ADF. Le Nord-Kivu est sous l'emprise du M23. Dans ce contexte, faire fonctionner des équipes médicales, vacciner des populations déplacées et tracer des contacts dans des zones de combat relève de l'exploit quotidien.
La fatigue communautaire : l'obstacle invisible
La commissaire européenne a rencontré les équipes médicales en première ligne : infirmiers, médecins, agents de santé publique. Elle a salué leur engagement. Mais elle n'a pas évité les vérités difficiles. Deux obstacles majeurs ont été soulignés : les difficultés de communication avec certaines communautés et le déficit de confiance envers les structures sanitaires.
Ce déficit n'est pas irrationnel. Il est l'héritage de décennies de crises répétées. Les populations de l'est de la RDC ont vécu une dizaine d'épidémies Ebola depuis 1976. Elles ont vu arriver des équipes étrangères, des cordons sanitaires, des restrictions. Et elles ont vu les foyers réapparaître. La fatigue communautaire est réelle. Elle est le problème le plus difficile à résoudre — et le moins finançable par les bailleurs.
Les 5 millions d'euros : à quoi serviront-ils ?
Des centres de diagnostic régionaux
L'enveloppe de 5 millions d'euros supplémentaires sera consacrée à la création et au renforcement de centres régionaux de diagnostic dans les provinces les plus touchées. L'objectif est clair : des tests plus rapides et plus fiables. Actuellement, les délais de diagnostic constituent l'un des goulets d'étranglement de la réponse. Plus on détecte tôt, plus on isole vite. Plus on isole vite, moins la chaîne de transmission s'allonge.
Au-delà du financement, l'UE a indiqué renforcer sa réponse sur trois fronts supplémentaires : le déploiement d'experts, l'appui logistique et l'augmentation des liaisons aériennes vers Bunia. Ce dernier point est crucial. L'Ituri, fragmentee par les conflits, est difficile d'accès par route. La liaison aérienne est souvent le seul moyen d'acheminer rapidement vaccins, équipements et personnel spécialisé.
Des signes encourageants sur le terrain
La commissaire européenne a également noté des signes encourageants de guérison. Les équipes de riposte sur le terrain maintiennent leur opérationnalité. Des activités de sensibilisation communautaire se poursuivent. Des patients sont déclarés guéris — 12 cumulés selon l'INSP au 6 juin. Toutefois, avec 27 nouveaux cas confirmés en 24 heures et une létalité de 17,7%, l'épidémie n'est pas maîtrisée.
Le Mondial 2026 et l'effet frontalières
Cette épidémie dépasse les frontières congolaises. Elle impacte directement la participation de la RDC à la Coupe du monde 2026. La Maison Blanche avait exigé le 23 mai une quarantaine de 21 jours pour les joueurs congolais avant leur entrée aux États-Unis. Le maire de La Línea de la Concepción en Espagne avait annulé par décret le match amical RDC-Chili du 9 juin. Trois compagnies aériennes mexicaines ont imposé des restrictions aux passagers africains venant de pays touchés par Ebola.
Dans ce contexte, la visite de la commissaire européenne à Bunia envoie un signal politique fort : l'UE ne déserte pas la RDC face à l'épidémie. Elle y vient. Elle apporte de l'argent. Et elle pose un regard humain sur des équipes médicales qui tiennent, dans des conditions que peu d'autres professionnels de santé dans le monde seraient prêts à affronter.


