Il avait promis la justice aux victimes de l'est du Congo. Il avait regardé Tshisekedi dans les yeux à Kinshasa en février 2025 et dit : « Aucun blanc-seing n'a été accordé à un groupe armé. » Ce lundi 8 juin 2026, Karim Khan, procureur général de la Cour pénale internationale, a été suspendu de ses fonctions avec effet immédiat. Non pour ce qu'il a fait en RDC, mais pour ce qu'on lui reproche d'avoir fait à un membre de sa propre équipe.

La suspension : ce qui s'est passé

Une décision prise à la majorité qualifiée

Les 21 membres du bureau de l'Assemblée de la CPI ont décidé par majorité qualifiée de suspendre le procureur de ses fonctions avec effet immédiat. Le dossier est désormais entre les mains des 125 États membres de la CPI. Ils devront se réunir en session extraordinaire pour trancher : maintien, révocation ou classement. Pour évincer Karim Khan, 63 pays devront voter en faveur de sa destitution lors d'un scrutin secret.

Le Bureau a pris soin de préciser que « cette suspension ne donne pas d'indication sur l'issue finale ». Autrement dit, Karim Khan n'est pas encore condamné. Mais il n'est plus procureur.

Deux ans d'une affaire qui dure

Les faits remontent à plus de deux ans. L'enquête de l'ONU a trouvé des preuves que Khan a eu des contacts sexuels non consentis avec une collaboratrice dans son bureau, à son domicile privé et lors de déplacements en mission. Sur un voyage à l'étranger, il lui aurait demandé de se reposer avec lui sur un lit d'hôtel avant d'avoir un comportement déplacé. Il aurait également fermé la porte de son bureau à clé et glissé sa main dans sa poche.

Cependant, en mars 2026, un rapport établi par trois juges indépendants avait écarté toute responsabilité de Karim Khan, estimant que les preuves recueillies par les enquêteurs des Nations unies étaient insuffisantes. La contradiction entre les conclusions de l'ONU et celles du panel de juges a créé une impasse juridique. Le Bureau de l'Assemblée a choisi de trancher en suspendant l'intéressé et en renvoyant la décision finale aux 125 États membres.

Karim Khan, lui, a toujours rejeté les accusations. « Je nie catégoriquement tout comportement déplacé », avait-il déclaré à plusieurs reprises. Il s'était mis en retrait volontaire de ses fonctions dès mai 2025.

Un procureur qui avait marqué son ère

Les mandats contre Netanyahou et le Hamas

Britannique, 56 ans, Karim Khan avait pris ses fonctions en juin 2021. Son mandat a été marqué par des décisions historiques. En 2024, il avait obtenu des mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et son ex-ministre de la Défense Yoav Gallant, dans le cadre de la guerre à Gaza. La CPI avait également délivré des mandats d'arrêt contre des hauts responsables du Hamas. Ces décisions avaient fait de Karim Khan une figure internationale divisée : héros pour les uns, cible pour les autres. Israël avait demandé sa récusation. Les États-Unis l'avaient sanctionné.

Sa récusation dans le dossier Duterte

Parallèlement aux accusations personnelles, Karim Khan avait été écarté du dossier visant l'ancien président philippin Rodrigo Duterte pour crimes contre l'humanité. Sa récusation avait affaibli sa position institutionnelle bien avant la suspension officielle.

Ce que sa suspension signifie pour le dossier RDC

Un engagement solennel pris à Kinshasa

Du 24 au 26 février 2025, Karim Khan avait effectué sa deuxième mission en RDC. Il avait rencontré Félix Tshisekedi. Il avait écouté des victimes de violences sexuelles. Il avait rencontré les magistrats militaires des FARDC, le procureur de la Cour de cassation, le président de la Cour constitutionnelle.

Son message était clair. « Aucun blanc-seing n'a été accordé à un groupe armé, ni à des forces armées, ni à leurs alliants respectifs. Tous les acteurs sont tenus de respecter le droit international humanitaire. » Il avait annoncé la réactivation des enquêtes de la CPI en RDC depuis octobre 2024. Il avait évoqué la création d'une cour spéciale à Kinshasa. Il avait demandé une conférence internationale pour avril 2025 sur la justice en RDC.

Un vide qui arrive au pire moment

Ce que sa suspension crée concrètement, c'est un vide au sommet de la CPI au moment où les enquêtes sur les crimes commis dans l'est de la RDC venaient d'être réactivées. Les victimes de violences sexuelles qu'il avait rencontrées à Kinshasa avaient exprimé un besoin urgent de justice. Les seigneurs de guerre qu'il avait prévenus sont toujours actifs.

Toutefois, le Bureau de la CPI a indiqué que la suspension de Khan « aura peu d'impact pratique sur le fonctionnement de la cour ». Les enquêtes en cours continuent. Les mandats d'arrêt existants restent valables. D'autres procureurs adjoints assurent la continuité des dossiers actifs.

Qui pour succéder à Karim Khan ?

La question n'est pas encore tranchée. La session extraordinaire de l'Assemblée des États parties n'a pas encore de date fixée. Trois scénarios sont possibles : les 125 membres votent pour la révocation, ils votent pour son maintien, ou l'affaire n'atteint pas le seuil des 63 votes nécessaires. Dans ce dernier cas, Karim Khan retrouverait son poste.

En définitive, cette affaire illustre une ironie cruelle. L'homme qui plaidait pour l'obligation de rendre des comptes dans l'est du Congo, qui déclarait que « la vie a la même valeur en RDC que dans toutes les autres situations couvertes par la CPI », se retrouve lui-même confronté à la question centrale de son mandat : personne n'est au-dessus de la loi.