Kinshasa s'est réveillée différemment ce mercredi 3 juin 2026. Pas d'embouteillages dès l'aube sur le boulevard Lumumba. Pas de bousculade aux arrêts de bus vers l'Université de Kinshasa. Pas de klaxons, pas de foule aux marchés. La capitale congolaise était comme retenue par une main invisible. Celle de l'opposition politique, réunie au sein de la coalition Article 64 (C64), qui avait décrété une journée « ville morte » pour protester contre le projet de révision de la Constitution qu'elle accuse le président Félix Tshisekedi de vouloir utiliser pour se maintenir au pouvoir au-delà de 2028.

Le calme des rues comme verdict

Dans le district de Mont-Amba, la route de l'Intendance qui mène à l'Université de Kinshasa présentait peu avant 8 heures un visage que ses habitant·e·s ne lui connaissent guère. Les arrêts de transport en commun étaient quasi déserts. Les étudiants, habituellement nombreux à cette heure à fouler le bitume en direction des amphithéâtres, étaient aux abonnés absents. La station-service Salongo, pourtant ouverte à l'aube en temps normal, tardait à lever son rideau de fer.

Dans la commune de Limete — l'une des artères les plus denses de la rive gauche, où les boulevards Lumumba et Poids-Lourds accumulent dés 6 heures du matin des colonnes de véhicules — le trafic était à la limite du néant. Un seul bus assurait la liaison vers le centre-ville aux alentours de 7 heures, selon des témoignages recueillis sur place. Plusieurs propriétaires de véhicules avaient préféré, par précaution, laisser leur voiture au garage.

La police en ordre de bataille

Si les rues étaient calmes, elles n'étaient pas vides pour autant. Des éléments de la Police nationale congolaise (PNC) étaient déployés le long de la chaussée menant à l'UNIKIN. Des patrouilles étaient visibles aux abords de la Première Rue de Limete, considérée comme l'un des secteurs les plus sensibles de la commune. Des véhicules de la police circulaient en direction du campus universitaire, tandis que des militaires avaient pris position sur l'avenue Bypass. Le rond-point Ngaba, nœud routier habituellement saturé aux heures de pointe, est resté relativement calme jusqu'en fin de matinée.

Ce déploiement sécuritaire préventif fait écho à une semaine de tension croissante. Le 28 mai, des jeunes militants de l'ECIDE de Martin Fayulu avaient brièvement paralysé une portion du boulevard Lumumba dans la commune de Masina, dressant des barricades et brûlant des pneus aux cris de « Pas de troisième mandat à Félix Tshisekedi, pas de changement de Constitution ».

La C64 : qui appelle et pourquoi

Cette journée « ville morte » est l'initiative de la Coalition Article 64 (C64), plateforme qui réunit les principales figures de l'opposition congolaise : Jean-Marc Kabund, Moïse Katumbi, Martin Fayulu, ainsi que le PPRD de l'ancien président Joseph Kabila. Tous s'y retrouvent sur un objectif commun : bloquer l'examen de la proposition de loi sur le référendum actuellement en débat à l'Assemblée nationale, qu'ils considèrent comme la porte d'entrée vers une révision des dispositions intangibles de la Constitution de 2006 — notamment la limitation à deux mandats présidentiels.

Dans un langage délibérément radical, Martin Fayulu a accusé le président Tshisekedi de se livrer à une « rébellion contre la Constitution » et d'avoir « partagé la gestion du pays avec Paul Kagame ». La diaspora du PPRD, depuis Paris, a appelé les Congolais à l'étranger à observer la journée « dans le calme et la discipline ».

La majorité n'a pas battu en retraite

Face à cette mobilisation, le camp présidentiel n'a pas choisi l'esquive. Il avait annoncé pour ce même mercredi une grande marche de soutien à la révision constitutionnelle, créant une situation inédite : deux mobilisations antagonistes au même moment dans les rues d'une même capitale. Le vice-Premier ministre Jean-Pierre Lihau, ministre de la Fonction publique, avait pour sa part signé dès le 1er juin une note de service rappelant aux agents et fonctionnaires de l'État leur « obligation fondamentale » de présence effective au poste de travail et leur devoir de neutralité politique.

Un test politique grandeur nature

L'ampleur réelle du suivi de l'appel restait difficile à évaluer à l'échelle de toute la capitale en début de matinée. Mais le ralentissement observé dans plusieurs communes — Mont-Amba, Limete, Masina, Ngaba — est déjà un signal. Depuis l'accès de Félix Tshisekedi au pouvoir en 2019, aucune journée ville morte d'envergure nationale n'avait été observée. Celle du 3 juin 2026 marque un tournant : l'opposition change de registre, passant de l'obstruction parlementaire à la mobilisation populaire.

La question qui se pose désormais n'est plus seulement institutionnelle. Elle est politique et humaine : dans un pays miné par la pauvreté, l'insécurité dans l'est et une inflation persistante, la rue a-t-elle encore la force de peser face à une majorité déterminée à aller vite ? Les prochaines heures — et les prochains votes à l'Assemblée nationale — apporteront une partie de la réponse.