Deux fois hissé au perchoir, deux fois parti avant l'heure. Condamné à vingt ans dans le procès le plus médiatisé du premier mandat Tshisekedi, puis blanchi par la Cour de cassation, ressuscité jusqu'à la présidence de l'Assemblée nationale — avant de démissionner en septembre 2025 face à une pétition signée par plus de la moitié des députés. À 67 ans, Vital Kamerhe Lwa Kanyiginyi reste l'un des animaux politiques les plus fascinants et les plus controversés de la RDC : faiseur de rois, tribun hors pair, éternel revenant — et, depuis sa chute du perchoir, l'homme dont tout Kinshasa guette le prochain coup. Portrait.

📋 Repères clés
Naissance 4 mars 1959 à Bukavu (Sud-Kivu)
Parti Union pour la Nation congolaise (UNC), fondée en 2010
Perchoir Président de l'Assemblée nationale à deux reprises (2006-2009, 2024-2025)
Justice Condamné en 2020 (procès des « 100 jours »), condamnation annulée par la Cour de cassation en 2022
Chute Démission du perchoir le 22 septembre 2025, face à une pétition de 262 députés
Aujourd'hui Député national de Bukavu, président de l'UNC

Le tribun de Bukavu, faiseur de rois

Né le 4 mars 1959 à Bukavu, dans le Sud-Kivu, Vital Kamerhe s'impose au début des années 2000 comme l'un des organisateurs politiques les plus doués de sa génération : cheville ouvrière du processus de paix, secrétaire général du PPRD et directeur de campagne de Joseph Kabila lors de la présidentielle de 2006 — dont la victoire lui vaut le surnom de faiseur de rois. Récompense logique : à 47 ans, il devient président de l'Assemblée nationale issue des premières élections libres du pays. Mais le tribun a un défaut aux yeux du pouvoir : il parle. Début 2009, il critique publiquement l'entrée de troupes rwandaises sur le sol congolais dans le cadre d'opérations conjointes décidées sans que le Parlement en soit informé. Le crime de lèse-majesté lui coûte le perchoir : poussé vers la sortie, il démissionne en mars 2009 — première chute, premier acte d'une carrière qui en comptera beaucoup.

En 2010, il rompt avec Kabila et fonde l'Union pour la Nation congolaise (UNC), qui s'impose rapidement comme l'une des principales forces d'opposition, solidement ancrée dans l'Est. Candidat à la présidentielle de 2011, il se classe troisième — et s'installe pour une décennie dans le rôle du grand opposant que tous les scénarios de recomposition doivent intégrer.

Nairobi, le pari Tshisekedi — et le procès des « 100 jours »

Fin 2018, Kamerhe joue le coup le plus audacieux — et le plus contesté — de sa carrière. Signataire à Genève de l'accord désignant Martin Fayulu candidat unique de l'opposition, il s'en retire dans la foulée avec Félix Tshisekedi pour sceller à Nairobi l'accord qui crée la coalition CACH : Tshisekedi candidat, et, selon les termes rapportés de l'accord, Kamerhe appelé à devenir son Premier ministre. La victoire de décembre 2018 fait de lui non pas le chef du gouvernement, mais le tout-puissant directeur de cabinet du nouveau président — jusqu'au coup de tonnerre : en 2020, le voilà au cœur du procès des « 100 jours », du nom du programme d'urgence présidentiel dont il est accusé d'avoir détourné les fonds. Condamné en juin 2020 à vingt ans de travaux forcés — peine ramenée à treize ans en appel —, l'homme fort du régime devient le symbole, selon les lectures, de la lutte anticorruption du nouveau pouvoir ou d'un règlement de comptes au sommet. Épilogue en 2022 : la Cour de cassation annule sa condamnation. Blanchi, libre — et déjà en marche.

La résurrection — puis la chute du 22 septembre 2025

Le retour est fulgurant : vice-Premier ministre chargé de l'Économie en mars 2023, député de Bukavu en 2024, puis, le 24 mai 2024, à nouveau président de l'Assemblée nationale — quinze ans après en avoir été chassé. La rédemption sera de courte durée. À l'été 2025, une pétition portée par des députés de tous bords — y compris de l'UDPS présidentielle — s'abat sur son bureau : gestion jugée opaque, contrôle parlementaire freiné, arriérés de fonctionnement, couverture médicale des élus défaillante. Le texte recueille 262 signatures, plus de la moitié de la chambre. Le 22 septembre 2025, alors que la plénière s'apprête à examiner le rapport de la commission spéciale, Kamerhe prend les devants et annonce sa démission — évitant le vote, et l'humiliation.

Ce débat a fait passer au second plan les véritables défis. — Vital Kamerhe, discours de démission devant les députés, le 22 septembre 2025 — citant l'unité nationale, la cohésion, la souveraineté et le progrès économique comme les priorités éclipsées par la crise

Derrière les griefs de gestion, les observateurs ont lu une réalité plus politique : la rupture consommée avec Félix Tshisekedi, qui n'a pas levé le petit doigt pour sauver son allié historique — les cadres de l'UNC rappelant amèrement les promesses non tenues de Nairobi, de la Primature jadis promise au soutien attendu pour 2028. Aimé Boji Sangara, cadre... de l'UNC, sera élu au perchoir en novembre 2025 pour achever la législature — le parti garde le poste, mais l'homme, lui, est tombé.

📌 Le paradoxe Kamerhe

Deux fois président de l'Assemblée nationale, deux fois contraint au départ avant terme ; artisan de deux victoires présidentielles — celle de Kabila en 2006, celle de Tshisekedi en 2018 — et deux fois broyé par les pouvoirs qu'il a contribué à installer. Aucune figure congolaise n'illustre mieux la loi d'airain de la politique kinoise : les faiseurs de rois finissent rarement rois, et jamais impunis. Mais aucune n'a non plus démontré pareille capacité à renaître — ce qui interdit, aujourd'hui encore, d'écrire son épitaphe politique.

Kamerhe en dates

4 mars 1959

Naissance à Bukavu, dans le Sud-Kivu.

2006

Directeur de campagne de Joseph Kabila, puis président de l'Assemblée nationale issue des premières élections libres.

Mars 2009

Démission du perchoir après ses critiques sur l'entrée de troupes rwandaises décidée sans information du Parlement.

2010-2011

Rupture avec Kabila, fondation de l'UNC ; troisième de la présidentielle de 2011.

Novembre 2018

De Genève à Nairobi : il quitte l'accord Fayulu pour sceller la coalition CACH avec Félix Tshisekedi, dont il devient le directeur de cabinet après la victoire.

Juin 2020

Procès des « 100 jours » : condamné à 20 ans de travaux forcés, peine réduite à 13 ans en appel.

2022

La Cour de cassation annule sa condamnation. Blanchi, il redevient incontournable.

2023-2024

Vice-Premier ministre de l'Économie, puis député de Bukavu et, le 24 mai 2024, président de l'Assemblée nationale pour la seconde fois.

22 septembre 2025

Démission du perchoir face à une pétition signée par 262 députés ; Aimé Boji Sangara lui succédera en novembre. La rupture avec Félix Tshisekedi est consommée.

Et maintenant ? L'inconnue Kamerhe dans l'équation du dialogue

Député de Bukavu, patron d'un parti toujours enraciné dans l'Est, libre de toute charge et de toute loyauté, Vital Kamerhe aborde la séquence du dialogue national en électron libre — la position qu'il a toujours su le mieux exploiter. Entre un pouvoir qui l'a lâché, une opposition C64 qui se structure sans lui et des recompositions que le processus va inévitablement produire, chacun se demande où pèsera l'homme aux deux perchoirs. Son histoire suggère une seule certitude : Vital Kamerhe ne reste jamais longtemps spectateur. À 67 ans, l'éternel revenant de la politique congolaise a sans doute encore un acte à jouer — reste à savoir sur quelle scène, et aux côtés de qui.