Il n'y a pas de conflit plus complexe, plus long et plus mécompris dans l'histoire récente de l'Afrique que celui qui déchire l'est de la République démocratique du Congo. Le Mouvement du 23 mars (M23) en est aujourd'hui la figure centrale. Mais le M23 n'est pas l'origine du problème. Il en est la manifestation la plus visible. Pour comprendre pourquoi Goma a chuté en janvier 2025, pourquoi Bukavu est tombée en février, et pourquoi des drones frappent aujourd'hui l'aéroport de Kisangani, il faut remonter bien plus loin. Ce guide est cette remontée.
Les racines profondes : 1994 et l'héritage du génocide
Le choc de 1994
La crise dans l'est de la RDC est, entre autres, liée au génocide de 1994 au Rwanda. En cent jours, 800 000 à un million de Tutsi et de Hutu modérés sont massécrés. Quand le Front patriotique rwandais (FPR) prend Kigali en juillet 1994, deux millions de Hutu fuient vers le Zaïre, craignant des représailles. Parmi eux : des civils innocents. Et des miliciens Interahamwe responsables du génocide.
Ces camps de réfugiés deviennent des bases arrières pour les rebelles anti-rwandais, qui formeront plus tard les FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda). Depuis lors, le Rwanda invoque cette menace pour justifier ses incursions militaires en RDC. C'est l'argument originel. Trente ans plus tard, il est toujours avancé.
La question tutsie congolaise
Parallèlement, l'est de la RDC abrite des communautés d'origine rwandaise installées depuis des décennies, voire des siècles : les Banyarwanda (dont les Tutsi congolais, appelés Banyamulenge dans le Sud-Kivu). Leur citoyenneté congolaise a été contestée et rétablie à plusieurs reprises depuis l'indépendance. Cette question identitaire non résolue est l'une des poudrières du conflit. Le M23 recrute en grande partie dans ces communautés.
La naissance du M23 (2012)
L'accord du 23 mars 2009
Le M23 tire son nom de l'accord de paix signé le 23 mars 2009 entre le gouvernement congolais et le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), un groupe armé tutsi. Cet accord prévoyait l'intégration des combattants du CNDP dans les FARDC. En avril 2012, une partie de ces officiers intégrés entre en mutinerie. Leur grief : le gouvernement n'a pas respecté ses engagements. Le 6 mai 2012, le M23 est officiellement fondé. Sultani Makenga en prend le commandement militaire.
La première prise de Goma (2012)
Dès novembre 2012, le M23 s'empare de Goma pour la première fois. La ville est occupée dix jours. La réaction internationale est vive. Sous pression, le groupe se retire. En novembre 2013, les FARDC appuyées par la Brigade d'intervention de la MONUSCO défont militairement le M23. Makenga se réfugie en Ouganda. Le groupe est officiellement dissous. Personne ne croira à sa fin définitive.
La résurgence de 2021 : une nouvelle guerre
Pourquoi le M23 renaît
En novembre 2021, le M23 reprend les armes. Sa justification officielle : le non-respect « de la plupart des engagements du gouvernement congolais dans le cadre des Déclarations de Nairobi ». Mais les chercheurs d'IPIS Research identifient une raison plus profonde : en 2021, l'équilibre régional fragile des forces dans les Grands Lacs a été bouleversé. L'Ouganda et la RDC avaient annoncé une collaboration sécuritaire. Des promesses de commerce de l'or congolais vers le Rwanda avaient été suspendues. Kigali a perçu une menace pour sa zone d'influence en RDC. La résurgence du M23 intervient dans ce contexte.
En 2021, l'ONU estimait à 200 le nombre de combattants du M23. Début 2025, il y en avait au moins 5 000 actifs, auxquels s'ajoutent des forces rwandaises estimées à 3 000-4 000 hommes selon le rapport ONU de juin 2024. En deux ans, le groupe a contrôlé une zone passant de quelques kilomètres carrés à plus de dix mille kilomètres carrés en 2025.
L'AFC : le bras politique
En août 2023, Corneille Nangaa, ancien président de la CENI, fonde l'Alliance Fleuve Congo (AFC) à Nairobi. Cette coalition politico-militaire donne au M23 une facade politique. Elle regroupe 17 partis et plusieurs groupes armés. Le M23 en est le bras militaire. En janvier 2025, après la prise de Goma, Nangaa émerge comme le visage public de l'AFC. Makenga, lui, disparaît de la scène publique.
Le soutien rwandais : ce que l'ONU documente
Cinq rapports, une même conclusion
Depuis août 2022, le Groupe d'experts des Nations unies a publié cinq rapports successifs. Tous concluent à l'implication directe du Rwanda. Le rapport définitif de juin 2024 estime entre 3 000 et 4 000 le nombre de soldats rwandais présents en RDC. Il déclare les Forces rwandaises de défense (RDF) responsables des actes du M23. Il documente l'utilisation de missiles guidés Spike et de systèmes de brouillage GPS fournis par Kigali.
En réponse, le Rwanda a systématiquement nié ces conclusions. Kigali invoque la présence des FDLR en RDC pour justifier toute présence militaire. Après cinq rapports consécutifs en trois ans, cette position est de plus en plus difficile à tenir.
L'économie du conflit : le coltan de Rubaya
Le soutien rwandais n'est pas seulement militaire. Il est aussi économique. Depuis la prise de la zone minière de Rubaya (Masisi, Nord-Kivu) en avril 2024, le M23 contrôle l'une des plus grandes sources de coltan au monde — 20 à 30% de la production mondiale. Il exporte 120 tonnes par mois vers le Rwanda, générant 800 000 dollars de revenus mensuels. Les exportations rwandaises de coltan ont augmenté de 50% en 2023 selon l'ONU. Celles d'or ont doublé en 2024, atteignant 1,5 milliard USD pour une production domestique de seulement 350 kg.
2025 : l'année de l'escalade
Goma tombe (janvier 2025)
Le 30 janvier 2025, Goma, capitale du Nord-Kivu, tombe. L'offensive a duré une semaine. Le M23, appuyé par les RDF, encercle la ville, coupe ses routes d'accès et entre dans le centre-ville le 26 janvier. Bilan selon l'ONU : au moins 900 morts, 20 casques bleus tués, plus de 2 000 soldats et policiers congolais capitulés, 237 000 nouveaux déplacés. Des mercenaires roumains comptent parmi les prisonniers capturés.
Bukavu, Walikale, les drones
En février 2025, la capitale du Sud-Kivu, Bukavu, tombe à son tour. Plus de 2 300 policiers font défection. En mars, le M23 s'empare de Walikale, à 130 km à l'ouest de Goma — son avance la plus profonde à l'ouest. Il se retire en avril dans le cadre des négociations. Mais la guerre évolue : des drones frappent l'aéroport international de Bangoka à Kisangani, à des centaines de kilomètres des zones de contrôle habituelles du M23.
La diplomatie : accélération en 2025
De Luanda à Washington
Quatre processus de paix se sont succédé depuis 2022. Le processus de Nairobi (échec), le processus de Luanda (cessez-le-feu du 4 août 2024, rompu en octobre, Kagame refuse de signer en décembre). Puis les États-Unis prennent la main. L'accord de Washington est signé le 27 juin 2025 par les ministres des Affaires étrangères des deux pays sous la supervision de Marco Rubio. Le M23 n'est pas signataire.
L'accord-cadre de Doha
En parallèle, le Qatar médie les négociations directes entre le gouvernement congolais et l'AFC/M23. Une déclaration de principes est signée le 19 juillet 2025. L'accord-cadre de Doha est conclu le 15 novembre 2025. Mais les combats continuent après la signature. En février 2026, le porte-parole du M23, Willy Ngoma, est tué par un drone attribué à une société militaire privée travaillant pour la RDC.
Les acteurs de la crise : qui est qui ?
Côté AFC/M23
Sultani Makenga — chef militaire historique, condamné à mort par contumace par la justice congolaise en août 2024, mis à prix pour 5 millions USD. Disparu de la scène depuis janvier 2025. Bertrand Bisimwa — président politique, également condamné à mort. Corneille Nangaa — coordinateur de l'AFC, visage politique depuis Goma.
Côté congolais
Les FARDC comptent environ 134 000 soldats mais souffrent de problèmes chroniques d'équipement, de formation et de commandement. Elles sont appuyées par les milices Wazalendo (créées en mai 2023), des forces burundaises (environ 10 000 hommes dans le Sud-Kivu) et des sociétés militaires privées.
La communauté internationale
La MONUSCO présente depuis 2010, est en cours de retrait progressif sur demande congolaise. La SAMIDRC (mission SADC) a été retirée en mars 2025 après la chute de Goma. Les États-Unis ont sanctionné deux hauts commandants (Kubwayo des FDLR, Nzenze du M23) le 2 juin 2026. L'Union européenne a sanctionné trois officiers RDF en mars 2025.
Le coût humain : 7 millions de déplacés
Derrière les chiffres militaires et diplomatiques, il y a des visages. Plus de 7 millions de personnes déplacées dans l'est de la RDC — la plus grande crise humanitaire d'Afrique. Des camps surpeuplés où des familles entières vivent sans eau potable, sans soins, sans école. Des femmes victimes de violences sexuelles utilisées comme arme de guerre — documentes par l'ONU et Human Rights Watch. Des communautés autochtones pygmées tuées dans les territoires de Béni et Mambasa. Des enfants soldiers recrutés de force. L'UNICEF estime que des centaines de milliers d'enfants sont privés d'éducation dans les zones de conflit.
Où en sommes-nous en 2026 ?
En juin 2026, la situation reste fragile. L'accord-cadre de Doha existe. L'accord de Washington existe. Mais Goma et Bukavu restent sous contrôle du M23. Plus de 200 anciens combattants du groupe se sont rendus aux FARDC entre avril et mai 2026 — signe d'érosion interne. Les négociations de paix se poursuivent. Et pendant ce temps, dans l'est du Congo, les populations attendent. Elles attendent depuis trente ans. Cette patience-là est peut-être la chose la plus étourdissante de toute cette histoire.





