Le recrutement forcé du M23 en RDC est au cœur d'un nouveau rapport de Human Rights Watch. Ils appellent ça des « camps d'entraînement ». Les rescapés, eux, les appellent autrement. « La mort était partout. » C'est le titre que Human Rights Watch(HRW) a choisi pour son rapport publié ce mercredi 10 juin 2026. Un rapport de 78 pages. Construit sur 102 entretiens menés avec d'anciens détenus, des témoins, des sources onusiennes, militaires et diplomatiques. Complété par des images satellites, des vidéos géolocalisées et une reconstruction en trois dimensions. Ce n'est pas un témoignage. C'est une documentation systématique de crimes de guerre.
Ce qui s'est passé à Goma après la chute
1 700 personnes chargées de force dans 11 camions
Le 30 janvier 2025, le M23 appuyé par les Forces rwandaises de défense (RDF) prend Goma. La capitale du Nord-Kivu tombe en quelques jours. Les combats se taisent. Le calvaire, lui, commence.
Selon le rapport de HRW, environ 1 700 personnes sont embarquées de force dans 11 camions depuis le stade de l'Unité de Goma. Soldats des FARDC capturés, policiers, fonctionnaires, civils ordinaires. Tous sont transportés vers le nord, en direction de Rutshuru. Destination : les camps militaires de Rumangabo et de Tshanzu, dans la province du Nord-Kivu. Ils n'avaient pas accepté. Ils n'avaient pas choisi. Ils avaient été pris.
Les camps de Rumangabo et Tshanzu : ce qui s'y passe
Torture, travail forcé, enfants soldats
HRW documente ce que ces camps sont réellement. Ce ne sont pas des centres de réhabilitation. Ce ne sont pas des structures de désarmement. Ce sont des lieux où des hommes, des femmes et des enfants sont contraints de devenir des combattants sous la menace, la torture et la mort.
Les abus documentés incluent :
- Des meurtres de détenus refusant de se soumettre
- De la torture et des punitions corporelles appliquées systématiquement
- Du travail forcé dans les camps
- Des enfants soldats recrutés et armés
- Des centaines de morts dans les camps au cours de l'année 2025
Des témoins ont signalé des fosses communes à Rumangabo. HRW dit avoir confirmé ces informations par des perturbations du sol observées sur des images satellites. Ce n'est pas une allégation. C'est une preuve matérielle.
Des rafles au-delà de Goma
Ces arrestations ne se sont pas limitées à Goma. HRW documente des rafles de grande ampleur dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu entre mi-2024 et décembre 2025. Au fur et à mesure que le M23 prenait du territoire, les recrutements forcés augmentaient. Plus la zone contrôlée s'étendait, plus les camps se remplissaient.
En mai 2025, le M23 avait procédé au transfert forcé de plus de 1 500 personnes de l'est du Congo vers le Rwanda. Cette opération constitue, selon HRW, une violation des Conventions de Genève et un crime de guerre en droit international.
Le rôle des soldats rwandais : prouvé, documenté
Pas seulement le M23
Le rapport est explicite sur un point que Kigali continue de nier. Les soldats des Forces rwandaises de défense (RDF) étaient présents et actifs dans ces camps. Ils ne supervisaient pas de loin. Ils participaient directement aux opérations de détention, de recrutement et aux abus.
Ni le Rwanda ni l'AFC/M23 n'ont répondu aux sollicitations de HRW avant la publication du rapport. Ce silence vaut réponse.
« Le M23 soutenu par le Rwanda gère de prétendus camps d'entraînement dans l'est du Congo, où des recrues ont subi des abus et des tortures, parfois avec des conséquences mortelles », déclare Clémentine de Montjoye, chercheuse principale sur les Grands Lacs à HRW. Ce n'est pas une opinion. C'est la conclusion d'une enquête menée sur le terrain, en Ouganda, dans plusieurs villes du Congo et par téléphone dans les zones contrôlées par le M23.
Uvira : ce qu'on a trouvé après le départ du M23
171 corps dans deux fosses communes
Le rapport de juin s'inscrit dans une série de documentation qui s'étoffe depuis le début 2026. En février 2026, après le retrait du M23 d'Uvira (Sud-Kivu), les autorités congolaises avaient découvert deux fosses communes abritant au moins 171 corps : 30 à Kiromoni, 141 à Kavimvira. Dans un rapport publié en mai 2026 sur l'occupation d'Uvira par le M23 et les forces rwandaises, HRW avait déjà documenté plus de 50 exécutions sommaires, au moins 8 viols et 12 disparitions forcées. Des hommes et des garçons cibles pour leurs liens présumés avec les Wazalendo. Un témoin avait décrit quatre membres de sa famille abattus en tentant de fuir.
Ces faits sont des crimes de guerre
Ce que dit le droit international
HRW est formel. Les abus documentés — recrutement forcé, meurtres, torture, enfants soldats, transferts de population — constituent des crimes de guerre. Certains d'entre eux doivent être enquêtés comme des crimes contre l'humanité potentiels.
Ce n'est pas la première fois que ces termes sont utilisés dans le contexte congolais. Un rapport factuel de l'ONU publié en septembre 2025 avait déjà identifié des violations graves et généralisées commises par toutes les parties, « y compris des actes pouvant constituer des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité ». Il avait également noté que le Rwanda semblait avoir échoué à empêcher le recrutement et l'utilisation d'enfants par le M23.
Ce que HRW demande maintenant
L'organisation formule des demandes claires aux gouvernements concernés et à la communauté internationale.
Premièrement, libérer immédiatement tous les civils et combattants détenus de force dans les camps. Deuxièmement, mettre fin au recrutement forcé et à l'utilisation d'enfants soldats. Troisièmement, permettre un accès humanitaire indépendant dans toutes les zones contrôlées par le M23. Quatrièmement, que la CPI et les mécanismes internationaux enquiètent sur ces crimes. Cinquièmement, que les gouvernements soutenant ou financer le M23 rendent des comptes.
« Les gouvernements concernés doivent montrer que les atrocités commises par le Rwanda et le M23 dans leurs camps d'entraînement exigent une action urgente pour y mettre fin et prouver que personne n'est au-dessus de la justice », conclut HRW.
Ce que ce rapport change — et ce qu'il ne change pas
Ce rapport de HRW ne découvre pas une réalité inconnue. Il la documente avec une rigueur qui rend le déni plus difficile. Les faits sont là. Les images satellites sont là. Les 102 témoignages sont là. Les fosses communes sont là.
Ce qui change : la pression internationale peut s'intensifier. Les gouvernements qui financent des projets au Rwanda ou qui maintiennent des relations diplomatiques avec Kigali disposent désormais d'un document supplémentaire qui leur est remis entre les mains. Ignorer ce rapport n'est plus possible sans en payer un coût politique.
Ce qui ne change pas : les combats continuent. Les camps existent toujours. Et les populations de l'est de la RDC — celles qui vivent cette réalité quotidiennement, loin des conférences de presse et des rapports internationaux — attendent encore que les mots se transforment en actes.





