Le répit aura duré un peu plus d'un mois. Jeudi soir, Félix Tshisekedi tendait la main en annonçant son dialogue national « pour la paix, la cohésion et la refondation de l'État ». Vendredi, la main est restée en suspens : dans un communiqué au ton d'ultimatum, les cinq poids lourds de la Coalition Article 64 — Fayulu, Katumbi, Kabund, Matata, Sesanga — rejettent en bloc des « prétendues consultations populaires », y voient la rampe de lancement d'un troisième mandat, et confirment leur marche du 15 septembre. Décryptage d'une rupture qui rebat les cartes de la rentrée politique.

📋 L'essentiel
Quoi La C64 rejette le dialogue national annoncé par Félix Tshisekedi
Quand Communiqué du 28 août 2026, au lendemain de l'adresse présidentielle
Signataires Fayulu, Kabund, Katumbi, Matata, Sesanga
Accusation centrale Une manœuvre vers un changement de Constitution et un 3e mandat
Mot d'ordre « Non au changement de Constitution, non au troisième mandat »
Prochaine étape Marche nationale maintenue le 15 septembre 2026

Un « non catégorique » aux consultations présidentielles

Le texte, daté de Kinshasa le 28 août, ne s'embarrasse d'aucune nuance. La Coalition Article 64 « oppose un non catégorique et rejette avec force les prétendues consultations populaires initiées par Félix Tshisekedi en lieu et place du dialogue national inclusif ». Pour les signataires, ces « énièmes consultations » ne répondent « ni à l'urgence de la guerre, ni à l'insécurité, ni aux crises sanitaires, ni à la détresse sociale des Congolais » — elles « détournent le pays de ses véritables priorités ».

Le cœur de l'accusation tient en une phrase : derrière ces « prétendus états généraux » se profilerait, selon la coalition, « la poursuite de ses manœuvres en vue de changement de Constitution », pour « ouvrir la voie à un troisième mandat de Félix Tshisekedi ainsi qu'à la balkanisation » du pays. La C64 va jusqu'à accuser le pouvoir d'exploiter « comme fonds de commerce la guerre et la détresse dans l'Est » pour préparer sa prolongation — et rappelle, avec un décompte militant, que la fin du mandat présidentiel est « fixée dans 754 jours ».

Le Congo n'appartient pas à M. Félix Tshisekedi. La République ne sera pas sacrifiée pour un troisième mandat après 2028. — Communiqué de la Coalition Article 64, Kinshasa, 28 août 2026

Ce que Tshisekedi avait annoncé la veille

Le communiqué répond directement à l'adresse à la Nation prononcée jeudi 27 août par le chef de l'État. Félix Tshisekedi y a dévoilé les contours d'un dialogue national « pour la paix, la cohésion et la refondation de l'État », présenté comme différent de tous les forums qu'a connus le pays : le processus ne démarrera pas à Kinshasa mais par de vastes consultations politiques et techniques dans les 26 provinces — associant élus, autorités locales et coutumières, partis de la majorité comme de l'opposition, société civile, confessions religieuses, jeunes, femmes et diaspora —, dont les conclusions seront consolidées avant des assises nationales dans la capitale. Durée maximale affichée : trois mois.

Le président a posé deux lignes rouges : un processus souverain, tenu « au Congo sous la responsabilité des Congolais » — écartant de fait toute facilitation extérieure —, et l'exclusion de toute négociation politique avec l'AFC/M23, le port d'armes ne pouvant, selon lui, conférer aucune légitimité. C'est précisément ce cadrage que l'opposition récuse : un dialogue sans médiateur indépendant, dont le pouvoir fixe seul le format, l'agenda et la durée.

🏛️ Ce que propose le président
  • Un dialogue « pour la paix, la cohésion et la refondation de l'État », limité à trois mois.
  • Consultations dans les 26 provinces, puis assises nationales à Kinshasa.
  • Processus souverain, sans facilitation extérieure ; pas de négociation avec l'AFC/M23.
  • Le peuple présenté comme « source » et acteur du processus.
✊ Ce que répond la C64
  • Des « prétendues consultations » substituées au « dialogue national inclusif » réclamé.
  • Une manœuvre présumée vers un changement de Constitution et un troisième mandat.
  • Un exercice qui « détourne le pays de ses véritables priorités » : guerre, insécurité, crises sociales.
  • Maintien de la marche nationale du 15 septembre contre le changement de Constitution.

Cinq signatures qui pèsent

Au-delà du texte, l'image compte : cinq signatures alignées au bas du communiqué, celles d'hommes que tout a parfois opposés et que la question constitutionnelle soude désormais.

Martin Fayulu
ECiDé
Candidat à la présidentielle de 2018, dont il revendique toujours la victoire
Jean-Marc Kabund
A.Ch
Ancien numéro deux de l'UDPS passé à l'opposition frontale
Moïse Katumbi
Ensemble
Deuxième de la présidentielle de 2023, poids lourd de l'opposition
Augustin Matata
LGD
Ancien Premier ministre, opposant poursuivi par la justice
Delly Sesanga
Envol
Constitutionnaliste, figure de la défense de l'ordre constitutionnel
📌 Pourquoi « Article 64 » ?

Le nom de la coalition renvoie à l'article 64 de la Constitution de 2006, qui dispose que « tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d'individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l'exerce en violation des dispositions de la présente Constitution ». En se plaçant sous ce patronage, l'opposition affirme que la défense de la Constitution n'est pas un choix partisan mais un devoir civique — et prépare le terrain juridique de sa mobilisation de rue.

Un mois de décrispation pour rien ?

Ce communiqué referme brutalement une séquence d'apaisement entamée à la mi-juillet. Le 17 juillet, Félix Tshisekedi recevait les responsables de la CENCO et de l'Église du Christ au Congo, engagés dans une médiation en faveur d'un dialogue entre Congolais. En signe de bonne volonté, la C64 suspendait sa marche prévue le 22 juillet et se donnait jusqu'au 15 août pour juger des actes du pouvoir. Des gestes ont suivi — restitution de passeports à des opposants, dont celui d'Olivier Kamitatu le 8 août, et décision présidentielle de surseoir à la promulgation de la loi référendaire pour la renvoyer au Parlement après les réserves de la Cour constitutionnelle.

Insuffisant, a tranché la coalition le 15 août, avant de reprendre sa mobilisation. L'adresse présidentielle du 27 août — annoncée depuis Libreville comme un dialogue « différent de tous les dialogues qu'a connus ce pays » — était la dernière carte de l'apaisement. Elle n'aura pas convaincu : pour la C64, le contenant a changé, pas le contenu. En toile de fond demeure la question que le chef de l'État entretient sans la trancher : celle d'une révision constitutionnelle que ses partisans appellent de leurs vœux, et dont il a laissé entendre qu'il s'en remettrait à la volonté du peuple exprimée par référendum.

Chronologie : six semaines de bras de fer

17 juillet 2026

Félix Tshisekedi reçoit la CENCO et l'ECC, engagées dans une médiation pour un dialogue entre Congolais.

22 juillet 2026

La C64 suspend sa marche prévue ce jour-là et se donne jusqu'au 15 août pour évaluer les gestes de décrispation.

8-13 août 2026

Restitution de passeports à des opposants ; le président sursoit à la promulgation de la loi référendaire et demande une nouvelle délibération au Parlement.

15 août 2026

La C64 juge les avancées insuffisantes et décide de reprendre ses actions de mobilisation.

16 août 2026

Depuis Libreville, Tshisekedi promet un dialogue « différent de tous les dialogues qu'a connus ce pays ».

27 août 2026

Adresse à la Nation : dialogue national en deux temps (provinces puis Kinshasa), trois mois maximum, sans l'AFC/M23 ni facilitation extérieure.

28 août 2026

La C64 rejette le processus et réaffirme sa marche nationale du 15 septembre contre le changement de Constitution.

Analyse : deux dialogues irréconciliables — et un test de rue

Le paradoxe de la séquence est saisissant : jamais pouvoir et opposition n'ont autant parlé de dialogue, et jamais ils n'ont semblé si loin de dialoguer. C'est que les deux camps ne mettent pas la même chose derrière le mot. Pour le président, le dialogue est un exercice de refondation institutionnelle à ancrage territorial, dont l'État fixe le cadre au nom de la souveraineté. Pour la C64, un dialogue n'a de sens qu'inclusif et garanti par des tiers — Églises, voire partenaires régionaux —, faute de quoi il n'est qu'une machine à légitimer des décisions déjà prises, au premier rang desquelles l'éventuelle révision constitutionnelle. Tant que ce désaccord sur les règles du jeu persistera, chaque initiative de l'un sera lue par l'autre comme une manœuvre.

Le prochain juge de paix ne siégera ni au Palais de la Nation ni dans les états-majors des partis : ce sera la rue, le 15 septembre. Une mobilisation massive donnerait à la C64 le rapport de force qui lui a manqué jusqu'ici et pèserait sur le format du dialogue ; une marche encadrée, interdite ou faiblement suivie conforterait le pouvoir dans son calendrier. Entre les deux, les Églises, médiatrices patientes de juillet, conservent peut-être la clé d'une reprise de contact. Dans un pays en guerre, engagé à Doha et devant la CIJ, la question constitutionnelle s'impose désormais comme le troisième front — intérieur, celui-là — de la présidence Tshisekedi.

⏳ À suivre

La réaction du camp présidentiel au communiqué de la C64 ; l'attitude des autorités urbaines face à la marche annoncée du 15 septembre ; le calendrier de lancement des consultations provinciales ; la nouvelle délibération parlementaire sur la loi référendaire ; et la position des Églises (CENCO-ECC), dont la médiation reste le seul pont entre les deux camps.