Joseph Kabila s'est adressé à la nation le vendredi 9 octobre 2026, sa deuxième intervention publique depuis son départ du pouvoir. L'ancien président y dresse un réquisitoire contre la gouvernance de son successeur, conteste la conduite de la guerre dans l'Est et annonce, sans la détailler, une initiative à venir. Le discours ne contient aucune mesure concrète : son intérêt est ailleurs, dans le moment politique qu'il choisit et dans la grammaire sécuritaire qu'il adopte.
Ce que dit le discours
L'architecture est celle d'un bilan comparé. Joseph Kabila revient d'abord sur son adresse du 23 mai 2025, la première depuis la passation du 24 janvier 2019, où il affirmait avoir légué un pays réunifié, pacifié, doté d'institutions fonctionnelles et d'une dette assainie. Il constate ensuite que la « thérapie de choc en douze points » qu'il y proposait — mettre fin à la tyrannie, arrêter la guerre, rétablir l'autorité de l'État, neutraliser les groupes armés, obtenir le retrait des troupes étrangères — n'a produit aucune inflexion des politiques publiques.
Suit le réquisitoire. Sur la gouvernance : tribalisme et népotisme institutionnalisés, gestion patrimoniale de l'État, arrestations d'officiers généraux et supérieurs dont plusieurs seraient morts en détention, détention d'opposants, de journalistes et d'activistes, corruption, dette publique au-delà de 18 milliards de dollars, bradage des minerais critiques. Sur la sécurité : une guerre poursuivie sans volonté ni moyens de la gagner, le cessez-le-feu de Doha non respecté, le maintien de la collaboration avec les Wazalendo et les FDLR, des bombardements de civils, et le refus de tout dialogue national réellement inclusif. Sur les institutions : la reprise des travaux parlementaires sur la loi référendaire, présentée comme la fin du pacte républicain de Sun City.
Deux silences sont aussi significatifs que les accusations. Le nom de Félix Tshisekedi n'est jamais prononcé — tout le texte le vise sans le nommer. Et aucun appel n'est lancé à l'armée ou aux institutions : l'adresse s'adresse au peuple, à qui il demande de se prendre en charge, et se clôt sur une promesse de préciser ses intentions « dans les heures, les jours et les semaines à venir », sans date ni forme.
Analyse politique : un calendrier qui n'a rien d'accidentel
Une adresse à la nation par un ancien chef d'État sans fonction n'a de poids que par son timing. Celui du 9 octobre se situe à l'intersection exacte de deux processus engagés à Kinshasa.
1. La loi référendaire revient en plénière
Le texte suit un parcours heurté depuis juin. Adopté par le Parlement, déclaré conforme sous réserves par la Cour constitutionnelle le 28 juillet, il a été renvoyé le 10 août par Félix Tshisekedi pour une nouvelle délibération au titre de l'article 137. Le 21 septembre, le président de l'Assemblée nationale Aimé Boji Sangara l'a transmis à la commission politique, administrative et juridique pour intégrer les réserves de la Cour. C'est ce retour en commission, et sa remontée annoncée en plénière, que Kabila désigne.
L'argument qu'il mobilise n'est pas juridique mais historique : il assimile la révision constitutionnelle à la rupture du compromis de Sun City, c'est-à-dire du socle sur lequel repose la transition dont il est lui-même issu. En se posant en gardien de la Constitution de 2006, il revendique une légitimité que son bilan rend contestable — son second mandat s'est achevé en décembre 2016, les élections n'ont eu lieu qu'en décembre 2018 et la passation en janvier 2019, soit deux ans au-delà du terme constitutionnel.
🔵 Ce que la loi référendaire change, et ce qu'elle ne change pas
Le texte organise la tenue de référendums. Il ne convoque aucun scrutin et ne modifie pas lui-même la Constitution. Son effet est d'ouvrir la voie procédurale à une consultation populaire, y compris par la voie contestée d'une assemblée constituante. L'article 220 demeure : il verrouille le nombre et la durée des mandats présidentiels, l'indépendance de la justice, le pluralisme politique et syndical, et les prérogatives des provinces. Le débat juridique porte précisément sur la question de savoir si un référendum permet ou non de contourner ce verrou — et la Cour constitutionnelle, qui s'était d'abord déclarée incompétente le 17 juillet avant de valider le texte sous réserves, ne l'a pas tranchée sur le fond.
2. Le dialogue national entre dans sa phase de négociation
Kabila accuse le pouvoir d'un « refus catégorique » de tout dialogue inclusif. La chronologie récente oblige à nuancer. Un Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l'État a été annoncé en août 2026, son comité d'organisation créé par ordonnance présidentielle. Les 7 et 8 octobre — soit la veille de l'adresse —, une délégation conduite par le directeur de cabinet du chef de l'État, Anthony Nkinzo Kamole, a rencontré le président de la CENCO Mgr Fulgence Muteba à Lubumbashi, puis le président de l'ECC Mgr André Bokundoa.
Le reproche factuellement défendable n'est donc pas l'absence de processus, mais sa configuration. Les deux Églises, qui portent leur propre Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble, se disent ouvertes tout en insistant sur l'inclusivité et la crédibilité ; une partie de l'opposition conteste les modalités de préparation, la facilitation et le périmètre des participants. Aucune date n'est fixée. En déplaçant le débat de « comment dialoguer » vers « ce pouvoir ne dialogue pas », Kabila s'aligne sur la critique la plus dure plutôt que sur la position des Églises qu'il invoque — une divergence de méthode qui pèsera si son initiative annoncée cherche à se brancher sur celle de la CENCO et de l'ECC.
3. Un message adressé à Washington
Le passage le plus neuf du discours ne vise pas Kinshasa mais les États-Unis. Kabila y soutient que l'accord sur les minerais critiques lie deux États, que ses droits et obligations reposent sur la continuité de l'État congolais et non sur le maintien du régime en place, et que le pouvoir aurait tort de se croire assuré d'un soutien américain inconditionnel. L'argument est juridiquement banal — la succession d'États en matière conventionnelle est un principe établi — mais politiquement explicite : il signifie qu'une alternance ne menacerait pas les intérêts américains. C'est un démarchage, et c'est la seule partie du texte qui suppose un destinataire extérieur.
Analyse sécuritaire : une grammaire qui recoupe celle de la rébellion
Le volet sécuritaire est le plus délicat à lire, parce que chacune de ses affirmations est séparément défendable alors que leur assemblage dessine une position.
| Affirmation du discours | Ce que l'on peut vérifier |
|---|---|
| Le cessez-le-feu de Doha n'est pas respecté | Corroboré en partie : le 7 octobre, le Panel des facilitateurs de l'Union africaine a appelé l'AFC/M23 et les FARDC à respecter leurs engagements, après des consultations à Goma avec la MONUSCO, OCHA, le CICR et le mécanisme de vérification. Des affrontements ont été rapportés à Masisi les 8 et 9 octobre. Le Panel s'adresse aux deux parties ; le discours n'en met qu'une en cause. |
| Le pouvoir collabore avec les Wazalendo et les FDLR | Accusation récurrente de l'AFC/M23 et de Kigali, contestée par Kinshasa, qui présente les Wazalendo comme des groupes d'autodéfense locaux. Aucune enquête indépendante publiée ne permet de trancher la nature exacte de cette relation. |
| Des bombardements visent des populations civiles | Des frappes et des tirs d'artillerie ayant touché des civils ont été documentés dans l'Est par des organisations humanitaires, avec des responsabilités attribuées selon les cas aux différentes parties. Le discours n'en impute qu'à une seule. |
| Le pouvoir refuse toutes les médiations régionales | Contestable : la RDC participe aux processus de Doha et de Washington, et l'Union africaine travaille à leur coordination. Ce qui est documenté, ce sont des blocages dans la mise en œuvre, pas un refus de principe. |
L'observation qui s'impose à la lecture n'est pas qu'une affirmation serait fausse, mais que l'ensemble — cessez-le-feu violé par Kinshasa seul, supplétifs armés par le gouvernement, FDLR tolérées, dialogue refusé — reprend terme pour terme l'argumentaire porté par l'AFC/M23 depuis Goma. Ce recoupement ne prouve rien par lui-même. Il importe parce que le gouvernement congolais accuse précisément Joseph Kabila de liens avec cette rébellion : c'est le motif invoqué pour suspendre son parti, le PPRD, en avril 2025, après l'annonce de son retour par l'Est et son arrivée à Goma, alors sous contrôle de l'AFC/M23.
⚠️ Sujet évolutif — processus de Doha
Le cessez-le-feu, ses mécanismes de vérification et la tenue des pourparlers évoluent de semaine en semaine. Les éléments ci-dessus reflètent l'état connu au 10 octobre 2026. Cet article sera actualisé si le Panel de l'UA, le médiateur qatari ou les parties publient de nouveaux constats.
D'où parle Joseph Kabila
Aucune analyse du discours ne tient sans la position juridique et partisane de celui qui le prononce — et c'est le point que le texte lui-même n'aborde jamais.
⚖️ Situation judiciaire : ce qui est établi, ce qui ne l'est pas
- Le 30 septembre 2025, la Haute Cour militaire a condamné Joseph Kabila à la peine de mort pour trahison et crimes de guerre, assortie de dommages et intérêts de 29 milliards de dollars à l'État congolais et de 2 milliards à chacune des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, parties civiles.
- Le procès s'est tenu par contumace : l'ancien président était absent, ne s'était pas fait représenter et n'avait pas d'avocat. Une décision rendue par défaut n'est pas définitive ; elle demeure susceptible de recours, notamment si le condamné se présente. Son immunité de sénateur à vie avait été levée au préalable par le Sénat.
- La condamnation est dénoncée comme politique par ses partisans et par des organisations de défense des droits humains. Human Rights Watch, par la voix de son directeur pour l'Afrique centrale Lewis Mudge, a parlé d'un « procès ouvertement politisé ». La coalition Lamuka, par son porte-parole Prince Epenge, a redouté un « instrument de répression, d'intimidation et de règlement de comptes ».
- Son parti, le PPRD, est suspendu depuis avril 2025 pour liens présumés avec le M23 — liens que Joseph Kabila conteste. D'autres formations d'opposition ont été suspendues depuis, et le gouvernement a saisi le Conseil d'État en vue de dissolutions.
Conséquence pratique : toute structure politique que l'ancien président annoncerait dans les prochaines semaines se heurterait à un double obstacle — une condamnation capitale pendante et un parti privé d'existence légale. C'est probablement ce qui explique qu'il promette une initiative sans en préciser la forme.
Vérification : le chiffre de la dette
Sur le terrain économique, l'affirmation la plus précise du discours est aussi la plus vérifiable. Joseph Kabila évoque une dette publique ayant « explosé » au-delà de 18 milliards de dollars.
✅ Le chiffre est exact, sa lecture est disputée
Selon le dernier rapport de la Direction générale de la dette publique, l'encours total atteignait 18,55 milliards de dollars à fin septembre 2026, dont 11,46 milliards de dette extérieure et 7,09 milliards de dette intérieure. Le gouvernement ne conteste pas le montant mais son interprétation : il souligne que la dette représente moins de 20 % du PIB et que la RDC reste classée parmi les pays à risque modéré de surendettement selon les critères du FMI et de la Banque mondiale. Le désaccord porte donc sur la soutenabilité, pas sur l'arithmétique.
Les autres chiffres du discours sont moins traçables. L'affirmation selon laquelle les indicateurs mondiaux de gouvernance de la Banque mondiale attesteraient d'une dégradation sur cinq ans est présentée sans référence au rapport ni aux dimensions concernées ; celle sur des officiers morts en détention faute de soins n'est pas accompagnée de noms ni de cas documentés. Congo Synthèse les rapporte comme des allégations de l'ancien président, non comme des faits établis.
La réponse du gouvernement
Kinshasa a répondu le jour même. Le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya a décrit un homme du passé, nostalgique de méthodes antidémocratiques, qui selon lui « n'a rien d'autre à offrir que le chaos ». Il a rappelé sa condamnation et les mesures internationales le visant, et réaffirmé l'engagement du gouvernement dans le dialogue lancé par le chef de l'État pour restaurer la paix et l'intégrité territoriale. La présidence, de son côté, a diffusé le même jour les images du centième Conseil des ministres, sans la moindre allusion à son prédécesseur.
Cette double réponse — disqualification par le porte-parole, ignorance ostensible par la présidence — est en soi une indication. Elle traduit le pari que l'adresse n'entame pas la position du pouvoir, à un moment où celui-ci joue simultanément sur deux tableaux : faire aboutir la loi référendaire et convaincre les Églises de rejoindre son dialogue.
Ce qu'il faut surveiller
- La nature de l'initiative annoncée. Plateforme politique, appel à un front commun de l'opposition, document programmatique ou simple série de communiqués : la forme dira si Joseph Kabila cherche à peser sur le dialogue en cours ou à construire un pôle concurrent.
- Les réactions de l'opposition intérieure. Katumbi, Fayulu, Matata, Sesanga et Kabund portent déjà une contestation de la loi référendaire. Leur réponse à l'adresse — reprise, silence ou mise à distance — mesurera la capacité de l'ancien président à redevenir un interlocuteur à Kinshasa.
- La position de la CENCO et de l'ECC. Les deux Églises sont courtisées par le pouvoir. Si elles prennent acte de l'adresse sans s'en démarquer, la pression sur le format du dialogue augmentera.
- Le parcours de la loi référendaire. Le retour du texte en plénière après son passage en commission PAJ est l'échéance institutionnelle la plus proche.
- Le terrain, à l'Est. C'est là que se vérifiera ou non la thèse centrale du discours sur le cessez-le-feu, et c'est là que se joue la crédibilité des deux camps.
Repères chronologiques
- 24 janvier 2019 — passation de pouvoir entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, deux ans après le terme constitutionnel du second mandat
- Avril 2025 — suspension du PPRD pour liens présumés avec le M23, après l'annonce du retour de Kabila par l'Est
- 23 mai 2025 — première adresse à la nation depuis son départ, avec la « thérapie de choc en douze points »
- 30 septembre 2025 — condamnation à mort par contumace par la Haute Cour militaire, dénoncée comme politique par ses partisans et par HRW
- Juin 2026 — adoption de la loi référendaire par le Parlement
- 28 juillet 2026 — la Cour constitutionnelle la déclare conforme sous réserves
- 10 août 2026 — Félix Tshisekedi demande une nouvelle délibération (article 137)
- Août 2026 — annonce du Dialogue national, comité d'organisation créé par ordonnance
- 21 septembre 2026 — le texte référendaire renvoyé en commission PAJ
- 7-8 octobre 2026 — consultations de la présidence avec la CENCO à Lubumbashi puis l'ECC
- 9 octobre 2026 — deuxième adresse à la nation de Joseph Kabila ; réponse de Patrick Muyaya le jour même
Reste la question que l'adresse laisse entière. Un ancien chef d'État condamné à mort par contumace, dont le parti est suspendu et qui ne réside plus dans le pays, dispose d'une tribune mais pas d'un levier. La seule variable susceptible de transformer l'une en l'autre serait un rapprochement avec des forces d'opposition reconnues à Kinshasa — précisément celles qui, jusqu'ici, ont tenu leur distance.
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